Catégorisations, étiquetages, diagnostics et DSM ...

Toutes discussions concernant l'autisme et le syndrome d'Asperger, leurs définitions, les méthodes de diagnostic, l'état de la recherche, les nouveautés, etc.
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Tugdual
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Catégorisations, étiquetages, diagnostics et DSM ...

#1 Message par Tugdual » mardi 22 mai 2018 à 21:34

Un article qui ne concerne pas que l'autisme, et qui date un peu (2013),
mais dont le contenu, en forme de synthèse sur le sujet, reste pertinent : Extrait :
Des dangers de la catégorisation

La catégorisation d’une personne peut prendre la forme d’une simplification
caricaturale et mener à la substantialisation d’éléments qui ne sont que des
aspects. Elle peut alors induire ou renforcer des troubles comportementaux.

[...]

Ces effets ont été étudiés depuis longtemps par des psychologues et des
sociologues, qui parlent de « stéréotypes » et de « stigmatisation ». On peut
conclure que, globalement, les diagnostics psychiatriques ne font pas davantage
de dégâts psychologiques que les étiquettes populaires, comme « possédé du
diable », « vicieux », « pervers », « salaud », « monstre », « simulateur ».

[...]

En usant de catégories psychopathologiques, il faudrait toujours garder
à l’esprit les principes suivants :
  1. ces catégories ne sont que des façons d’organiser des informations,
    elles sont relatives et amendables ;
  2. elles n’expliquent pas, par elles-mêmes, les comportements (on n’explique
    pas l’angoisse de quelqu’un en disant qu’il souffre d’un « trouble anxieux »),
    elles ne sont que des raccourcis sémantiques ;
  3. leur utilisation est néfaste si elles conduisent à négliger la singularité de
    la personne et les contextes qui la conditionnent ;
  4. il faut éviter l’usage du verbe « être » : mieux vaut dire que « Luc souffre
    d’un trouble obsessionnel » que de déclarer « Luc est (un) obsessionnel ».
Bilan le 24/09/2014 : TCS = trouble de la communication sociale.

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Re: Catégorisations, étiquetages, diagnostics et DSM ...

#2 Message par dcaius » mardi 22 mai 2018 à 22:39

La stigmatisation des personnes psychiatrisées est un problème de taille qui, en effet, ne concerne pas que les personnes autistes, loin de là.

Psycom a des ressources intéressantes sur le sujet : http://www.psycom.org/Espace-Presse/San ... sychiatrie

C'est clair que c'est très important de replacer les choses dans leur contexte. Quand j'étais plus jeune, je ne savais pas que le DSM était sujet à autant de fluctuations, de conflits, qu'il était possible de remettre en question les diagnostics. Je ne connaissais pas les nuances entre psychiatrie, psychanalyse, psychothérapie, ...
C'est une des raisons pour lesquelles j'ai beaucoup de mal avec l'opposition nette à l'auto-diagnostic. Je vois pas trop sur quelle base accepter l'expertise de professionnels allistes qui ont eu 2h de cours sur l'autisme (probablement d'orientation psychanalytique) à tout casser. Je caricature un peu, j'imagine qu'il y a quand même des formations quelconques pour les pros des CRA, mais je serais curieuse de savoir lesquelles, et je me permets de douter que l'avis de personnes autistes ait beaucoup pesé dans la balance.

Bon par ailleurs, c'est compliqué de faire entendre une critique de la psychiatrie parce que pour beaucoup, la critique de la psychiatrie = antipsychiatrie et négation totale de la souffrance de certaines personnes neurodivergentes, de la nécessité de soins et d'accompagnements. On peut s'opposer aux pratiques répressives de l'institution psychiatrique sans pour autant prétendre qu'aucune neurodivergence n'est pathologique ou handicapante.

Je recommande le site zinzinzine pour des ressources contre le psyvalidisme et la psychiatrie répressive. Leur dernier article sur le fait de reprendre du pouvoir lors des rendez-vous psychiatriques est excellent. Y a toute une flopée d'outils (brochures, liens, ...) à disposition gratuitement.
Je suis une personne autiste de 26 ans.

http://dcaius.fr/blog

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Re: Catégorisations, étiquetages, diagnostics et DSM ...

#3 Message par Tugdual » mardi 22 mai 2018 à 23:25

Les connaissances se construisent au travers de controverses
entre scientifiques, jusqu'à ce qu'elles se consolident peu à peu.

On voit bien ce processus à l'œuvre dans l'avènement du DSM,
qui concerne une discipline récente pleines de zones d'ombres,
donc logiquement, il évolue au gré des nouvelles connaissances ...
dcaius a écrit :Je caricature un peu, [...]
Oui, beaucoup ...

Parce qu'un haut niveau d'expertise est indispensable en matière
de soin, et que ça représente de conséquentes années d'études,
ainsi qu'un suivi régulier des connaissances nouvelles. Ce principe
est correct, même s'il y a des améliorations à faire en France ...
Bilan le 24/09/2014 : TCS = trouble de la communication sociale.

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Re: Catégorisations, étiquetages, diagnostics et DSM ...

#4 Message par dcaius » mercredi 23 mai 2018 à 22:47

Non, je ne caricature pas "beaucoup".

J'étudie la question depuis plus d'une décennie et j'ai été sur le terrain et au contact de nombre de personnes psychiatrisées et de professionnels en santé mentale. Je sais de quoi je parle quand je dis que les psychiatres en France ne sont pas suffisamment formés. J'ai des témoignages à la pelle de diagnostics erronés ou incomplets, de maltraitances, de négligences médicales graves, de rétention d'information, de discriminations, etc. Autant de violations du serment d'Hippocrate.

Théoriquement oui, le corps médical se base sur une expertise des connaissances scientifiques actuelles. Dans la pratique en psychiatrie, tout d'abord un certain nombre de choses ont une validité scientifique bancale. Aujourd'hui on peine à remettre en question des choses qu'on tient pour acquises principalement parce que c'est la règle établie et que ça mettrait mal de dire "ah ben en fait, on se plante depuis plusieurs siècles sur des trucs fondamentaux", et pourtant... Par exemple quand on voit les idées d'Emil Kraepelin et le revival que ça a connu dans les années 80 c'est tout bonnement affolant. Kraepelin était un eugéniste militant qui pensait que l'éducation "appauvrissait la race", et qui préconisait d'enfermer à vie les malades (maniaco-dépressifs par exemple) parce que de toute façon, c'était des incurables dont on ne pouvait rien tirer. La stigmatisation dont souffrent encore aujourd'hui les malades en question (qu'on appelle maintenant bipolaires) est un héritage de ces idées rétrogrades qui font honte à la science : l'idée d'incurabilité persiste dans les associations d'idées.
Pour le suivi régulier des connaissances nouvelles, on repassera, et vu que ce n'est absolument pas encadré / réglementé on peut difficilement s'en étonner : rien n'oblige les psychiatres à actualiser leurs connaissances, à se documenter extensivement sur les dernières découvertes en neurosciences ou en thérapies comportementales, si ce n'est peut-être le qu'en-dira-t-on. Et un certain nombre de choses ne sont pas traduites en français, rien que ça est un frein énorme, tou-te-s les psychiatres ne lisent pas couramment l'anglais. Par ailleurs on peut imaginer qu'un-e psychiatre dans le public surchargé-e de travail aura moins de temps à consacrer à la documentation qu'un-e psychiatre avec un emploi du temps plus souple. Certaines personnes qui pratiquent encore de nos jours ont connu un temps où la psychochirurgie (lobotomie) avait encore cours en France, pour rappel du contexte. Les électrochocs sont toujours pratiqués parce que certain-e-s psychiatres les défendent corps et âme même si les conclusions des études ne sont pas tout à fait satisfaisantes et qu'on pourrait tester un traitement moins invasif qui agit également sur les neurotransmetteurs (le neurofeedback). Et quand on fait part de ces inquiétudes on s'entend dire "nooon, mais la sismothérapie ça fait peur parce qu'on a vu ça dans les films, mais de nos jours, les patient-e-s sont d'accord et c'est fait sous anesthésie générale, et ça marche bien !!". Sauf que plusieurs anesthésies générales par mois c'est quand même extrêmement lourd en soi, les effets secondaires ne sont pas négligeables (troubles de la mémoire, parfois au long terme), et vu la surpopulation et le manque de moyens il y a parfois des bévues de taille : je connais quelqu'un à qui on a oublié de mettre l'objet dans la bouche pour éviter la crispation des mâchoires et qui en a perdu l'usage de sa langue pendant une bonne semaine.
On sait, avec les connaissances scientifiques à notre portée en 2018, que la coercition, la contention et l'isolement ne sont pas des soins mais des actes violents qui risquent de (re)traumatiser des patient-e-s déjà fragilisés. Et pourtant, les faits sont là.

De conséquentes années d'études ne garantissent pas une pratique respectueuse et bienveillante. C'est d'ailleurs une critique que l'on peut porter au corps médical dans son ensemble sur certains points : les médecins ne sont pas formés à rencontrer des patient-e-s traumatisé-e-s, à respecter le consentement de leurs patient-e-s (en 2015 on apprenait que des étudiant-e-s sont encouragé-e-s à faire des touchers vaginaux/rectaux sur des patient-e-s endormi-e-s à qui on n'a rien demandé !). Pour certaines pathologies rares et chroniques le délai entre les premiers symptômes et le diagnostic est souvent extrêmement long. Bref. Le problème n'est pas exclusif à la psychiatrie mais il est particulièrement criant en psychiatrie.

Je sais que c'est rassurant de se dire "les choses progressent, ce n'est pas parfait mais c'est pas si mal, les gens qui râlent ne veulent pas voir le positif", mais là ce n'est pas un constat réaliste quant à la psychiatrie française. La situation est absolument désastreuse. Si on a de la chance on tombe sur quelqu'un qui ne fait pas plus de mal que de bien et qui pourrait même aider. Mais on peut tout aussi bien se retrouver privé de libertés élémentaires pour le motif qu'on avait la mauvaise tête et qu'on avait tenté de mettre fin à ses jours dans un moment de grand désespoir. Le système permet un déséquilibre de pouvoir beaucoup trop grand pour que les résultats soient corrects : un-e patient-e a très très très peu de recours face à un-e psychiatre maltraitant.

En fait le problème n'est pas seulement de savoir si les psychiatres ont bien les infos, le savoir-faire pour traiter correctement les patient-e-s : le simple fait qu'iels puissent ne pas le faire en relative impunité est une grande partie du problème également.

Cet article sur la psychiatrisation et l'autorité des psychiatres est intéressant : http://biaise.net/blog/2015/07/22/le-do ... e-reponse/
Cet autre article est un témoignage de comment les choses peuvent se passer en HP : http://biaise.net/blog/2015/05/01/hopit ... /#more-571
Un autre témoignage de maltraitance en HP : https://presque-par-accident.blogspot.f ... -soin.html
Et voici quelques articles de presse qui parlent de ça ;
Sur la surpopulation et la maltraitance : https://www.20minutes.fr/sante/2181339- ... xie-siecle
Sur l'atteinte portée aux libertés des patients : https://www.la-croix.com/Les-hopitaux-p ... 1100747468
Sur l'interdiction des rapports sexuels en HP (ça corrobore des témoignages que j'ai entendus IRL sur le sujet)https://www.lemonde.fr/societe/article/ ... _3224.html

Pour aller plus loin sur l'histoire de la psychiatrie et des mouvements antipsychiatriques, le livre "Les antipsychiatries : une histoire" de Jacques Hochmann est pas mal du tout (il dit des conneries sur l'autisme à la fin, mais sinon j'ai trouvé l'ouvrage sérieux et intéressant).
Je suis une personne autiste de 26 ans.

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#5 Message par Tugdual » mercredi 23 mai 2018 à 22:53

Ce que je veux dire, c'est que ça ne justifie pas de jeter le bébé
avec l'eau du bain. Le principe de l'expertise est indispensable,
même si sa mise en pratique est sans conteste à améliorer ...
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Re: Catégorisations, étiquetages, diagnostics et DSM ...

#6 Message par dcaius » mercredi 23 mai 2018 à 23:06

Je n'ai pas dit "tou-te-s les psychiatres sont des incapables ignares", hein. J'ai dit "les psychiatres en France ne sont absolument pas bien formés à appréhender les personnes sur le spectre autistique et je suis réticent-e à leur reconnaître une autorité fiable sur le sujet". Ce qui n'est pas non plus synonyme de "un diag officiel n'a aucune valeur et est complètement inutile".

Je suis tout à fait d'accord que l'expertise devrait être indispensable pour exercer. C'est bien les faits contraires à cela que je déplore.
Je suis une personne autiste de 26 ans.

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